Samedi.
Max,
Je t’écris de mon petit lit, sous ma petite couette, avec mes gros nounours en peluche, dans ma grande chambre. J’ai tondu la pelouse tout l’après-midi. C’est qu’il n’y en a pas une petite quantité. Et il faut voir avec quoi je travaille, une vieille tondeuse qui fonctionne quand elle veut, avec un panier cassé, qui tient avec une ficelle et du sparadrap.
J’ai pris Un bain pour me débarrasser de la bonne chlorophylle qui collait à mes bras, mon dos, mes pieds, ma figure, etc.… Il faisait soleil mais je ne pense pas avoir pris de couleur avec toute cette verdure qui s’agrippait sur ma peau. J’ai pensé à toi, je t’ai imaginé me frottant énergiquement avec un gant de toilette bien savonné, bien parfumé ou avec tes mains. Aveugle, insensible, sourd, muet, eunuque, là ça m’irait !
Trêve de plaisanterie, tu as vu les efforts que j’ai faits ? Tu as de la lecture pour au moins un mois, mais tu ferais mieux de ne pas les lire. Ce ne sont que de vrais torchons pleins d’inepties. Et en plus, je me plains tout le temps. Je me déteste quand je me plains, je ne suis jamais contente. Donc je me déteste presque tout le temps. Non mais c’est vrai cela, a-t-on idée d’aller conter mes petits malheurs sans importance à un inconnu. Il doit bien se moquer de toi Joséphine. Et il ne doit pas être très content, tu lui fais perdre son temps. En plus, elles sont nulles tes lettres, quoi que j’ai un petit penchant pour l’une d’elles.
Je me suis forcée à t’écrire et j’aurais mieux fait de me taire. Car voilà que je me plains encore.
Tu n’auras donc jamais fini Joséphine de grommeler.
Cet après-midi, j’ai vu un orvet. Aussitôt je lâche la tondeuse et cours l’attraper. Il était mignon, tout cuivré, presque chaud, à cause du soleil, et tout apeuré, ça se lisait dans ses petits yeux. Je l’ai montré à ma mère qui a poussé de grands cris, disant qu’elle allait se trouver mal etc.… je suis allée le relâcher dans le coteau, non sans l’avoir caressé et lui avoir souhaité bonne chance. Ma mère est bien peureuse. Ce n’est pas le premier que je lui montre mais à chaque fois, elle est horrifiée, c’est pourtant inoffensif comme bestiole. Maman dit qu’on ne sait pas ce qu’il peut faire, étant donné l’existence de ce dicton : « Si orvet voyait, si femme pouvait ». Je lui réponds que la femme peut, et qu’on n’en est pas si mal que cela. Moi, j’aime toutes ces bestioles. J’ai seulement peur de celles qui piquent et des hommes. Bref j’ai peur du danger. Je n’ai pas de répulsion particulière ni pour les serpents ni pour les araignées et encore moins pour les souris.
Tu n’as qu’à me demander si tu ne sais pas quelque chose. Tu as dit ça plusieurs fois déjà. Alors je cherche ce que je peux te demander. Mais tu ne peux pas m’apprendre à vivre, tu n’as pas de recettes, tu me l’as déjà dit plusieurs fois aussi. Tu ne peux pas m’apprendre à aimer, car tu ne m’aimes pas. Je ne peux pas de demander de m’apprendre à faire l’amour, ni de m’apprendre à forcer une serrure ou à être belle. Je ne te plais pas. Je ne sais pas non nager, danser, lire vite, ne pas m’attacher, être moi-même (c’est toit qui le dit), jouer d’un instrument, jouer aux échecs, m’attacher, parler le chinois ou l’espagnol, écrire et te dire des choses susceptibles de t’intéresser.
Je ne sais pas faire un créneau, faire de la moto, conduire un camion, mais ça viendra. Je ne sais pas sauter dans les airs avec ou sans parachute je ne sais pas mourir ou être immortelle. Je ne sais pas non plus bien me laver le dos. Ni donner. Dans un de mes torchons, je dis un mensonge. C’est moi qui veux tout prendre et ne rien donner. C’est moi aussi qui ne sais pas partager. Je vis trop dans les rêves, dans l’absolu. Je suis trop dingue pour aimer la réalité. Incurable ! Et dire qu’on laisse les fous se promener dans la nature ! Bah, pourvu qu’ils ne soient pas dangereux. Laissez- moi vivre en bon égoïste (pas altruiste pour deux sous la gamine).
Je t’aime bien tu sais.
Dans une de tes premières lettres, tu disais qu’il y avait quelque chose qui te poussait à te mettre à nu. Trouve tu que tu t’es mis un peu, beaucoup, ou pas du tout à nu depuis qu’on se connaît un tout petit peu plus ? Je crois aussi que tu disais que tu te sentais bien avec moi. T’y sens-tu un peu beaucoup pou plus du tout ?
Un jour, tu avais commencé à me parler d’un amour impossible que tu avais vécu. J’aimerais bien que tu m’expliques ce que c’est, que tu me racontes.
Quel est ton plat préféré ?
A bientôt
Joséphine.