Max,

Publié le par Joséphine

 

Et si je te racontais une histoire ? Je ne peux pas te dire si elle est vrai ou fausse, un peu ou pas du tout. Il y a tellement longtemps qu’elle existe que je ne sais plus le vrai du faux. Mais peut-être que tout est vrai. 

Cela remonte aux brontosaures, lorsque j’allais à la fac en première année Cela remonte aux brontosaures, lorsque j’allais à la fac en première année. Première année seule, tranquille, première année libre à paris ; découverte du temps qui passe trop vite à découvrir la vie.

C'était en 1981, date historique dans l’histoire de l’humanité ! Je me sentais comme d’habitude toute petite et très moche. Je visitais les brocanteurs ou plutôt les antiquaires à paris ; j'entre dans une petite boutique vert foncé. Avec plein de petites choses en vitrine, Des étuis à tout, Des petits verres à liqueur, Des timbales ciselées, Des dés à coudre, Un petit coffret avec pleins de tiroirs minuscules, etc... Pourquoi suis-je entrée, alors que d’habitude je me contente d’admirer les devantures, je ne sais pas. Peut-être parce que la semaine auparavant, une copine m’avait entrainée dans une boutique semblable sur le même quai de la Seine pour acquérir une gravure qui lui plaisait. Peut-être parce qu’il y avait écrit « entrée libre » à la peinture blanche écaillée, peut être parce que la tête de l’antiquaire, un vieux monsieur poivre et sel, mince et beau, m’était apparu sympathique. 

J’entre, je visite, je furète. J’admire. Les meubles de bois chauds et doux au toucher. J’ose à peine les effleurer. 

Des masques chinois ou japonais, africains, malaisiens, des glaces baroques, des tas de petits objets hétéroclites, quelques clients regardent certaines choses avec intérêt. Je contemple. Je descends quelques marches pour atteindre une autre pièce. Quelques assiettes sur des étagères, des étains, des verres des cristaux… je regarde, perdue dans mes pensées. Quelques clients discutent. Je ne les écoute pas. Il semble qu’ils dissertent avec quelqu’un qui essaie de leur vendre quelque chose. Le bruit s’arrête. 

Quelqu’un derrière moi me fait sursauter en me demandant si j’aime particulièrement la faïence de Moustier, je crois. Surprise, je me retourne. J’ai mis longtemps à répondre un oui timide alors que je pensais plutôt bof. J’ai vu ses yeux, son sourire enjôleur, son pull rouge, son pull, sa mèche de chevaux bruns sur ses yeux, son sourire, ses yeux. J’ai dit oui comme j’aurais dit vous avez de beaux yeux. Mais ça aurait fait bête et je n’y ai même pas pensé. Je n’ai pas pensé à grand-chose. Il s’est lancé dans un flot d’explications. Je n’écoutais pas ou peu. Il n’arrêtait pas. J’ai fini par tenter d’articuler quelque chose du genre : « Vous savez, je viens pour voir, pas pour acheter ». Il m’a répondu « je sais ». Et a continué comme si de rien n’était. Je ne me sentais pas à ma place, totalement à contre-emploi. Un éléphant dans un magasin de porcelaine. J’aurais voulu avoir des tallons hauts, une jolie robe, sentir bon, être maquillée, bien coiffée, avoir son âge, ou un tout petit peu moins, coller au cadre quoi ! Avec mon pantalon en velours côtelé et ma petite valise, j’avais l’air d’une conne ma mère, j’avais l’air d’une conne. Jusqu’à ce que je remarque que lui aussi portait un affreux pantalon de velours côtelé tout élimé et de sordides basquets qui rendaient l’âme. Et son pull rouge lui-même n’était pas de la toute première jeunesse. En revanche, lui avait l’air très jeune : une vingtaine d’années. Il en avait vingt deux. Il n’était pas merveilleusement beau. Il était grand. 

De la façon dont je suis en train d’en parler, on dirait un coup de foudre. Mais non, il n’en était rien. <Ou alors c’était un coup de foudre amical et absolument pas amoureux. J’ai toujours pensé que j’étais faite plutôt pour l’amitié que pour l’amour. Ou alors l’amitié amoureuse si cela pouvait exister.

 Pendant qu’il me racontait tous les objets de la boutique sous le regard attendri du vieux monsieur, je me dirigeais à pas lents vers la sortie. J’avais besoin d’air, ou d’échapper à ce flot de paroles. À la porte, il s’arrêta, me demanda de l’attendre quelques secondes et dit quelque chose dans l’oreille du monsieur. Puis il l’ouvrit sans un mot, me laissa passer, et me dit « à bientôt, à demain peut être ». Et me laissa sortir. Mais en partant, je m’aperçus qu’il marchait juste derrière moi puis à côté de moi. Alors je me suis arrêté à une vitrine. Lui aussi je l’ai regardé dans ses beaux yeux bleus et je lui ai dit « à bientôt, à demain peut être ». Il a éclaté de rire et il m’a dit : « Ouf, je croyais que tu n’avais pas compris ».

Nous nous sommes vus souvent. Je venais un peu avant la fermeture de la boutique, et il partait avec moi ou plutôt je le suivais chez lui, dans un appartement à PARIS, tout en haut d’un vieil immeuble. Deux chambres de bonnes réunies avec une grande baie vitrée. Pas de cloisons, sauf pour la salle de bains et un tout petit escalier pour y arriver. 

Nous parlions des heures en buvant du thé. Nous dormions aussi. Nous n a rigolé comme des damnés et l'on s’est engueulé aussi. Parce que je n’ai jamais voulu lui donner mon adresse et parce qu’il me connaît sous un faux nom ! Ça paraît bizarre n’est ce pas ?

Mais au début, je me méfiais de lui. Avec son culot, il aurait fait du ramdam à la maison. Et puis il s’est habitué et moi aussi. Quand je veux le voir, je vais à la boutique. Pas chez lui car je risque de rencontrer des soutiens-gorge, slips et même la nana qui crèche dedans. Et elle risque d’être jalouse. Alors je vais à la boutique, et s’il dit oui, on va passer une bonne soirée. Sinon, je m’en vais, sans chagrin ni rancune, c’est le jeu.

Il m’a fait des crises pour trouver mon adresse car il voulait venir aussi quand il en avait envie. Il disait que ce n’était pas juste. Il avait raison. Alors je partais, et il me disait du haut de l’escalier «  à bientôt, à demain peut être ». Jusqu’ici tout est toujours rentré dans l’ordre. On ne se voit pas pendant des mois, puis trois soirs de suite. Je lui raconte mes peines de cœur. Il n’aime pas Stoned. Il dit qu’il m’a fait trop de mal, qu’il m’a changé ; Il a eu beaucoup de mal à me consoler parfais. Toi, il ne t’aime Pas beaucoup non plus, car il a peur que je m’attache. Je lui ai dit « ne t’inquiètes pas, ça finira comme toi et moi, on se verra de temps en temps et l'on s’aimera bien. Il est jaloux. Je ne lui ai pas dit que tu étais venu à la maison. Il aurait bouilli, mais il sait (j’ai gaffé) que tu m’écris des lettres ! C’est quelqu’un de très calme mais quand il est amoureux il est capable de tout. Je l’ai vu avec d’autres filles, parfois. 

Heureusement il n’a jamais été amoureux de moi. Non, il m’a prise en affection, comme une petite sœur, si tu veux. À part des « baisers symbiotiques » et des dodos tranquilles, on n’a jamais rien fait.

Il est très timide, peu bavard, dit-il. Avec moi, pourtant il a toujours cent choses à me dire et il aime aussi raconter ses malheurs. Mes peines de cœur l’amusent parfois. Il les nomme : « Les peines de cœur d’une chatte française ». Il paraît que depuis que je lui parle, il comprend mieux les réactions de ses copines ; ce qui me met en rogne car je lui dis toujours que mes réactions sont différentes des autres. Mais il ne trouve pas…

Si je meurs, il ne saura pas que je suis morte. Si je déménage non plus. C’est mon secret. Un morceau de mon jardin secret. Tout à coup, je me rends compte que j’étais en train d’écrire pour moi. Alors que c’est à toi que je destinais cette lettre. Il faudra que je me surveille à l’avenir. Je m’étais dit ; si je lui raconte, ça sera vraiment moi. Mais c’est trop moi, je n’ai pas assez édulcoré même si j’ai beaucoup résumé. Il voudrait bien que j’ai un petit ami, un vrai comme il dit. Quand je lui dis que je veux rester seule et que je suis bien comme ça, il se tait pendant des heures. Puis il dit « ce n’est pas vrai, tu n’as pas trouvé le prince charmant, c’est tout. » Il a peut-être raison. Surtout quand il dit « tous les mecs sont des salauds. Moi le premier j’en largue deux par semaine ». Il exagère. Il me demande toujours mon avis sur leur physique. Je juge sur photos, et sur lingerie parfois.

… Je juge sur photos, et sur lingerie parfois.

Voilà c’est tout.

Qu’est ce que ça peut te faire des histoires pareilles. Tu vas te dire, Joséphine, elle est juste capable de parler et d'embêter les hommes. Elle ne sait pas faire l’amour et elle ne sait pas avoir une histoire avec quelqu’un qui ait un début, un milieu et une fin. C’est toujours de drôles de feuilletons à épisodes ou des chroniques sans suite. Tu as raison. Il y a une case qui me manque. J’attire les gens, mais pour ne rien en faire. Pourtant, je suis heureuse avec mes amis, même si ce ne sont pas des amis. Nous partageons le temps et l’amitié. Il n’y a plus de prince charmant sur terre.

 

À bientôt, demain peut être.

Joséphine.

 

Je ne sais pas s’il a apprécié ce courrier. A partir de ce moment, il s’est mis à essayer de me séduire physiquement. Par correspondance, j’ai joué le jeu me semble-t-il.

Publicité

Publié dans Chapitre VIII

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article