MAX.

Publié le par Joséphine

 

 

 

- Quelle heure est-il ?

- 9 heures, pourquoi ?

- Où suis-je ?

- Chez moi, tu ne te souviens pas ? Tu dois avoir une vie amoureuse intense, tu m’as appelée par au moins cinq prénoms différents cette nuit !

- Comment t-appelles-tu ?

- Jeff, c’est si difficile de s’en souvenir ?

- Oh, il y en a tant !

- Je te remercie.

- Moi aussi. Où sont mes affaires ?

- La dernière fois que tu m’en parlais, tu les mettais sous le lit ou dans le réfrigérateur.

- Non, tu confonds avec mes médicaments. Va me faire du café, je rentre. En voilà un drôle de zouave, comme s’il était seul au monde. 

- Es-tu toujours aussi désagréable avec tes copains ? 

- Oui.

- Pourquoi ? Est-ce bien la peine ?

- Tout simplement parce qu’après ils se conduisent comme des maris.

Et Nadia qui disait que j’ai de la chance de vivre libre ! Libre, mais seule… Allez, tu ne vas pas te plaindre, vingt cinq ans, la fleur de l’âge, des dons à ne plus savoir qu’en faire, un héritage potentiel qui te laisse à l’abri du besoin jusqu’à la fin de ta vie, à condition de vivre chichement bien entendu, et tu n’es pas heureuse ! Tu es égoïste, ma vieille, pense aux autres ! Ma vieille, mais c’est tout jeune vingt cinq ans. Ma mère m’aurait dit : « Il serait temps que tu te cases ». Moi, je trouve qu’il serait temps que je rajeunisse. L’année prochaine, j’ai vingt quatre ans. L’âme sœur ! Ce n’est pas comme cela que je la trouverai. Une agence matrimoniale ? Non, cela manque de pittoresque et de coups de foudre. Et puis je ne suis pas encore assez laide. Évidemment, les hommes préfèrent les blondes c’est bien connu. Tiens, où ai-je mis ma chaussure ? Cela fait des années que je me dis qu’il faut que je fasse attention le soir en me déshabillant, si je veux filer vite le lendemain. Et puis, ce n’est pas de ma faute si mon père est d’origine espagnole. Vous avez souvent vu des Espagnoles blondes vous ? Oui, je sais, cela existe. Chéri, tu me presses un jus d’orange ?

- Tu ne veux pas non plus des croissants chauds ?

- Si tu me le proposes, je ne dis pas non.

 

 

 

Il faut que je refasse ma vie. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire à vingt cinq ans. C’est trop tard ou trop tôt. Il me manque quelqu’un c’est tout. Et cet ascenseur qui ne fonctionne jamais ! Je ne prendrai plus que des amants au rez-de-chaussée. Oh Jo, arrête de dire des bêtises. Réfléchis plutôt de temps en temps. Premièrement tu sais bien que ce n’est pas toi qui choisis. Ensuite, tu crois toujours avoir trouvé l’amour jusqu’à ce que tu le découvres bête et grognon. Après tout, c’est peut-être cela l’amour. Dans ce cas, je préfère rester seule. Oui, mais c’est pesant parfois. Tiens, le beau jeune homme. C’est vrai, tous ces hommes qui se promènent et auxquels on ne peut adresser la parole. C’est comme lorsque j’étais petite, toutes ces jolies friandises dans la vitrine auxquelles je ne pouvais toucher. J’aurais voulu les goûter toutes, deviner leur parfum délicat, acidulé, fruité ou mentholé, quitte à tomber sur un au poivre comme ceux des pochettes surprises. Chacun des ces hommes a un parfum différent, parfois un peu trop « naturel », mais parfois subtil ou enivrant. Oh, qui ne rêverait pas d’un Apollon aux cheveux bouclés, au profil aquilin, au visage glabre. Un homme sans paroles, sans mauvaises paroles. Un homme musique, dont la mélodie me caresserait l’oreille, dont les accords seraient à la fois pathétiques, troublants, et charmeurs. Un homme sans souci d’argent ou autres, sans train-train quotidien, sans habitudes. Un homme esclave de mes sentiments comme l’étaient les jeunes orientales. Mais serait-ce encore un homme ? Pourrais-je l’aimer ? Que nos songes sont fragiles pour être irréalisables.

 

 

 

 

Va-t-il me regarder, va-t-il le faire oui ou non. Il m’a remarqué ? C’est sûr. Pourtant, il lit ostensiblement son journal. Ah ? Ça y est, il a daigné jeter un œil de mon côté. Mais il est timide ma parole. Il est vrai que je vais de plus en plus vite en besogne. Pourquoi, puisque je sais d’avance que je serais ce soir dans son lit, pourquoi est-ce que je veux hâter les choses alors que l’attente est si passionnante. Tiens, mais que fait-il ? Il s’en va, mais ma parole, il est marié ou je ne lui plais pas ? Et si je le suivais. Oh pas longtemps, juste pour rire, d’abord il finirait bien par me voir.

Je n’aurais pensé qu’il prenne le métro. Jo, tu es bête, pleine de préjugés. Il a les yeux rouges. Mais il pleure ou je rêve. Comme il a de grands yeux. On pourrait se noyer dans leur tristesse. Il va me faire pleurer aussi si ça continue. Tiens, il descend. Suis-je bête, c’est le terminus. Mais il court, si je le suis, je vais me faire repérer, à moins que ce ne soit déjà fait. Non, il s’arrête. J’ai compris. Je parie qu’il a pris la jolie blonde pour une autre. Bon ça va, il aime les blondes. Moi qui suis on ne peut plus brune ? Je n’ai plus qu’à m’esquiver en douceur.

- Vous avez du feu ?

- Non, pardonnez-moi, je ne fume pas. Ce n’est pas bien de fumer d’ailleurs. Vous devriez arrêter.

- Moi non plus, je ne fume pas. Pour tout vous dire, c’est pour brûler une photo.

- Vous ne voulez pas la conserver en souvenir, ou la déchirer et conserver les morceaux ? Vous le regretterez.

- Non, les souvenirs sont pénibles et je veux la réduire en cendres.

- Demandez à quelqu’un d’autre.

- Vous savez, vous êtes exactement son contraire.

- Oui, j’ai remarqué qu’elle était blonde.

- Et timide.

- Vous semblez dire que je ne suis pas timide ? Vous ne me connaissez pas.

- Il faut du culot pour suivre quelqu’un comme moi.

- Non, il suffit d’avoir du temps et envie d’un tout petit peu d’aventure ?

- L’aventure, Vous parlez d’une aventure. Mademoiselle me quitte parce que justement je n’aime pas l’aventure. Elle part avec un petit médecin minable au Congo. 

- Elle a la vocation.

- Peut-être, mais pas lui. Il n’en veut qu’à son fric.

- Et vous pensez l’aimer plus ?

- Non, c’est vous que j’aime.

- Alors où va-t-on ?

- Où vous voulez ? pourvu que je l’oublie. Et puis non, excusez-moi, on m’attend à la salpé.

Ah bien ça, c’est la meilleure, il m’a planté là. Il m’a planté là alors qu’il ne me connaît même pas. Il m’aurait connu, il m’aurait abandonné plus vite encore. Bon, la salpé c’est quoi ?

- La Salpêtrière, Mademoiselle, l’Hôpital. Les étudiants ou ceux qui connaissent emploient ce raccourci.

- Je vous remercie Monsieur.

Je ne savais pas que je pensais tout haut. Il va falloir que je fasse attention.

 

* * *

 

Cent portes, il y a peut-être cent portes dans cet hôpital. Tant pis, j’attends là, et s’il ne ressort pas avant midi, je m’en vais. Cela me fait exactement deux heures d’attente. Tu es folle Jo, jamais tu n’aurais fait ça.

Ça même pour Monsieur UNIVERS ; Je ramollis en vieillissant.

- Mais non vous n’êtes pas vieille.

- Quoi, je pense encore tout haut sans m’en rendre compte.

- Non, mais une femme qui se regarde dans un miroir avec le doigt sur le coin de l’œil…

- ...a peur de la patte d’oie, mais avouez que je suis bien conservée. Vous êtes fin psychologue.

- Fin, je ne sais pas, mais je fais effectivement des études de psychologie, entre autres. Et puis à vingt sept ans, on est belle sans avoir besoin de conservateur, la patte d’oie vient vers quarante ans. 

- J’ai vingt cinq ans.

- Je sais, c’aurait été plus galant de dire vingt trois, Non ?

- Oui, et c’est également gougeât de dire que vous savez mon âge.

- Attendez Mademoiselle, c’était un test, je voulais seulement savoir si vous étiez susceptible. Vous savez, j’aimerais bien devenir psychiatre. Alors je fais souvent de grosses gaffes en voulant seulement mieux connaitre ou comprendre mes interlocuteurs. Mais ne m'en voulez pas, je prends mes études trop à cœur.

- C’est très bien pour vous. Cela vous aidera à oublier vite vos chagrins d’amour. Permettez que je quitte ces odeurs d’éther et de maladie, ça me donne le cafard.

- Alors je m’éloigne aussi, avec mes idées morbides…

- Non, venez, il est midi ? allons déjeuner ensemble.

- J’ai cours à treize heure trente.

- Ce n’est pas grave, nous irons vite. Après tout, je ne vous ai pas attendu pour déjeuner seule.

- Vous m’avez donc encore suivie, je croyais que c’était un hasard.

- Non voyez-vous, l’aventure peut se situer en plein PARIS avec un futur psychiatre. Vous auriez pu avec un peu de déduction percevoir que ce n’était pas un hasard.

- Juste une coïncidence. J’ai besoin de solitude.

- Je ne pense pas. Vous venez d’évoquer vos idées morbides.

- C’était une plaisanterie. 

- Si je vous faisais une déclaration d’amitié et que l’on se tutoyait, qu’en pensez vous ? Ne vous inquiétez pas, je sais que vous n’aimez que les blondes…

- Si ce n’est que momentanément, jusqu’à ce que j’aie guéri de mes épanchements.

- Comme un épanchement de synovie ?

- Vous connaissez ce terme ? 

- J’ai déjà eu mal au genou. Soit. Allons déjeuner s’il te plait, J’ai une faim à dévorer un curé frotté d’ail.

- Belle expression. Comment t’appelles-tu ?

- Et toi ?

- Max.

- Je viens de quitter un Jeff.

- Et moi une Isabelle.

- C’est plus courant.

- Merci…

- J’évoquais juste le prénom…

 

Nous sommes de venus amis, gratuitement, simplement, et je lui envoyais de nombreux courriers auxquels il me retournait des réponses écrites sur des feuilles perforées, quadrillées de petits carreaux, qui me rappelaient mes propres universités.

Nous nous sommes inscrits ensemble à un cours de dactylographie. Disons plutôt, je me suis inscrite, car pour tous les métiers que j’envisageais, il était impératif que je sache taper avec tous mes doigts. Le cours n’étant pas loin de la Salpé (Fine mouche…) il s’est inscrit également, pour pouvoir écrire ses travaux plus rapidement, puis parce qu’il se destinait au journalisme scientifique m’a-t-il confié. En fait, ses études trainaient en longueur et de redoublement en redoublement, il pensait que le bout du tunnel finirait par une autre carrière que la première projetée.

 

Nous avons suivi toute l’année scolaire ce cours, qui ne nous a pas passionné, mais nous a permis de taper environ vingt mots par minute. Nous étions ravis. L’été fut passionnant. Nous ne nous vîmes pas pendant trois mois, mais nous tînmes une correspondance serrée qu’il m’a rendue en totalité lorsque nous avons « rompu ». Ce mot est d’ailleurs totalement hors de propos. Peut-on concevoir une rupture en amitié ? Tout au plus, une cassure, une légère déchirure…

 

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Publié dans Chapitre VIII

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