Cher Stoned,
Je t’envoie une cloche pour que tu puisses continuer ta collection. Si j’avais pu me mettre sous verre, tu aurais eu une bonne prise, puisque, selon mon père, je suis la reine des cloches. Je suis d’ailleurs assez d’accord avec lui, mais ma foi, ayant ma fierté, je ne lui avouerai jamais.
Celle-ci est toute petite et toute simple. Je vais cependant te dire un secret : elle est la plus magique de toutes celles que tu possèdes, ou que tu posséderas. Mais oui, tu peux me croire ! D'ailleurs tu n’as qu’à essayer. Tiens-la entre tes doigts, et fais-la sonner. Entends-tu le beau son qui en sort ? Moi, je le trouve magnifique, claire, gai. On se croirait dans une belle forêt au printemps, à midi, alors que toutes les feuilles d’un vert si tendre se balancent au gré du vent. On dirait un chant d’oiseau, très haut, dans le faîte des arbres majestueux. Tu vois, c’est déjà un rêve. Tu me diras, et tu auras raison que toutes les petites cloches ont un joli son. Les grosses cloches ont elles un son profond comme les ténèbres. Lorsqu’elles sonnent c’est l’enfer qui remonte à la surface. Cela me parcourt de délicieux frissons de terreur. C’est peut-être la raison pour laquelle elles sont appelées des bourdons. Les cloches des églises babillent entre elles et dansent en folles sarabandes pour annoncer les baptêmes mariage. Lors des enterrements, leurs trémolos dans la voix se mêlent aux cloches sombres et graves. J‘aime également les familles de cloches qui ne se quittent jamais. Belles familles en vérité, de l’ancêtre au nouveau-né, elles ont toutes une voix différentes et pourtant elles s’entendent si bien ensemble à condition qu’une main experte sache les guider. À D…, dans le nord, est un joli carillon baladeur, le plus grand d’Europe paraît-il. À la Toussaint, Je me promène toujours autour du beffroi où il habite pour saisir des bribes de son chant. Il joue pour tous les saints là-haut dans le paradis et il chantera pour moi car à force d’écrire des niaiseries sur les cloches, je le gagnerai mon paradis. N’est-ce pas ?
Revenons à notre petite clochette. Ce n’est pas parce qu’elle a des cousins et cousines qu’elle est magique, non c’est parce que lorsque tu la feras sonner, je serai là. Essaie, tu vas voir. Tu entends ? Je suis là. C’est simple n’est ce pas ? Pour m’appeler il suffit de sonner. Et j’accours. Si tu as de la friture sur la ligne, que je ne viens pas, il vaut mieux me téléphoner. Cela coute plus cher mais au moins tu sauras pourquoi je ne réponds pas au grelot. Ce sera sans doute parce que je me serais noyée en une perle de brouillard, sinon je ne vois aucune raison de ne pas accourir. Si un soir tu as le cafard, essaie, et tu verras, on ne sait jamais cela peut fonctionner. Moi quand j’ai besoin de toi, j’observe un insecte et cela fonctionne toujours. Tu m’apparais, enfin, ton bon ange, parce que ton démon reste où tu es ? Heureusement pour moi. Tu peux peut-être essayer de la frotter aussi, on ne sait jamais, peut être un génie apparaîtra. Le sommeil commence à m’engourdir. J’ai fait deux heures de gymnastique et écrit cinq pages de mon mémoire. Oui, oui je sais, il n’y a pas de quoi être fière. Ce sera pour une autre fois. Et puis finalement, je vais attendre que tu m’envoies le colis tant attendu. Donnant donnant. Il est vrai que ce n’est pas le même prix, mais c’est le prix du cœur. Tout ne se paie pas à coup de papier ou de plastique contrairement à ce que tu sembles croire. Oui, c’est ça, rigole, rigole. Tu trouves que je suis gamine. Je sais, tu as sans doute raison. Mais je me répète, je gagnerais ainsi mon paradis. Je crois fermement que le paradis n’appartient qu’aux enfants. Et pourtant, je suis bien d’accord avec toi, il n’y a rien de plus vicieux qu’un enfant. Et l’instinct paternel n’existe pas. Tout cela est culturel. Bien, bien, je comprends. La montagne commence à me sortir par les yeux avec ce foutu mémoire qui n’avance pas. Tiens, ce serait bien cela aussi, un visage, des yeux et des montagnes, de beaux pics blancs qu’on verrait à travers les yeux, qui transperceraient les yeux. Stoned, s’il te plaît, je n’aime pas beaucoup la transformation de ton corps. Si tu continues à devenir si fort, tu vas finir par me faire peur. Tu m’impressionnes déjà, c’est amplement suffisant. J’ai mis une semaine à retrouver mes bagues et mon bracelet. Celui que tu m’offris. Je les avais perdus avant de partir vous voir. Impossible de les retrouver. Et puis cette nuit, j’entends un bruit métallique, je regarde sous le lit. Ils étaient là, tous mes bijoux, sous mon lit. Bizarre autant qu’étrange, ne trouves-tu pas ? En fait, ils devaient être coincés dans un pli de ma couette, ou entre mon matelas et le montant du lit, et sont tombés pendant mon sommeil. Tout cela m’a fait faire un cauchemar affreux. Horrible, pleins d’enfants handicapés, de monstres et d’eau qui coulait. Tout cela à cause du seigneur des anneaux, du bébé à deux têtes de Paris Match et d’une fuite de robinet dans la cuisine. Mon inconscient est bien terre à terre vois-tu.
J’arrête pour aujourd’hui. Aucune poésie intéressante, je finis mes lectures en cours et te les raconte la prochaine.
Je t’embrasse.
Joséphine.