GRISAILLE
Il n’arrive rien aux gens gris comme le ciel du Nord. Ils n’ont pas le droit au bonheur, ne sont pas non plus dignes des journaux catastrophes. Une collègue me racontait un jour que, sortant de son immeuble, lui est tombé à cinq centimètres du crâne, un énorme os à moelle, sans doute provenant d’un balcon quelques étages au dessus, d’où la tête d’un chien étonné apparaissait. L’os en tombant avait fait un bruit extraordinaire et s’était répandu en milliers d’éclats blancs et rouges suintant la moelle et le sang. Je m’étais permis de commenter : « Si c’était moi, je l’aurais reçu ». Je reconnais que rien n’est moins sûr. Tant mieux pour mes enfants, l’avenir leur appartient.
Je passe tous les jours sous les platanes de la grand-rue pour me rendre à mon travail. Je ne reçois pas de fiente de pigeon. De même les gens gais ne m’adressent pas naturellement la parole. On m’interroge poliment : Comment allez-vous ? Quand on me rencontre. Que répondre, oui, naturellement. Si je répondais « non j’ai mal au cœur », cette constatation requerrait d’autres questions. Le flot me ferait reculer, et je paraîtrais encore plus stupide que je ne le suis. Pourtant de mon côté, je m’intéresse beaucoup à l’activité de mes collègues : « Alors ce dossier, s’est-il bien passé ? » Toujours un flot de paroles en guise de réponse. Je hausse les sourcils, j’approuve, je dénie. Bref, je participe. Tout le monde est content. Parfois j’essaie d’abréger, mais mes collègues sont bavards, accompagnant leur discours de grands gestes et de soupirs suffisants. J’ai beau me forcer, j’ai du mal à en faire autant ; Je n’aime que le contact avec mes clients. Ma foi, depuis le onze septembre, je n’avais jamais autant participé à ce festin de paroles, cette orgie de communication et de lieux communs J’aurais souhaité être un autre dans une vie antérieure. Non, l’eau courante et l’automobile m’auraient trop manqué. Il est certain que je n'aurais pas survécu longtemps, ayant grand besoin de la médecine pour survivre.
La mort n’est rien, survivre pour ceux qui reste, voilà l’intérêt, se disséquer, se mutiler, s’ouvrir les veines et les refermer. Elle m’avait dit, « je ne dépasserai pas l’an deux mille. » et je la moquais, que peut-on décider de l’heure de sa mort ? Elle N’a rien décidé, Mais elle n’a pas mis un pas dans le vingt et unième siècle. Parce que Maman est morte, rien ne vaut plus la peine de vivre. Pourtant tout prend un autre sens, un autre gout. Il faut renouer avec l’orpheline, la trouver blottie au fond de soi dans l’attente de son rôle, son plus beau rôle, la survie du genre humain, ne pas désespérer pour ne pas dépérir. Languir, je languissais, je ne savais où me trainer, il me fallait faire belle figure, affronter les yeux, qui scrutent sur mon visage la ride de contrariété, le teint papier mâché, l’esprit envolé. Je ne trouvais pas l’ami, le confident, celui qui pourrait comprendre le péril. Tout naturellement, je lui ai écrit, je ne pouvais faire autrement, sous peine de me perdre, me déliter.
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