mélopée

Publié le par Joséphine

Je déchiffre plus difficilement son écriture. L’habitude est perdue, ma vue n’apprécie pas ces pattes de mouche. Je n’attends plus rien du contenu, pourtant, je ne lisais pas ces lettres comme je les lis maintenant. Elles insistaient, « méfie-toi, je n’y crois plus, il n’est pas pour toi. Il n’est pour personne. » Je l’avais compris. Mais je pensais qu’il n’était pour personne car il n’aimait que moi. Je m’étais mis cela en tête. Naïvement, prétentieusement. Je dissertais : Quand je rends visite à sa mère, il est là. Il me parle. Quand je lui écris, il répond. Quand je réponds, il  m'écrit. Il prend le combiné toutes les fois que Garance m’appelle. Quand je dors, j’entends sa respiration. Dans la voiture, dans le train, il ne se soustrait pas si ma tête tombe sur son épaule. Il ne refuse pas que ma tête tombe sur sa cuisse. Il ne me repousse pas lorsqu’il me voit à la gare presque tous les vendredi soir et que je me calque sur son pas rapide pour rejoindre la correspondance. Lorsqu’il ne me voit pas, je me cache et le suis, comme une détective à la recherche de je ne sais quel indice : « Vais-je lui manquer ? Ses yeux vont-ils me chercher dans la foule ? ». Parfois, j’y crois. Je ne sais si je m’illusionne. Il se promène avec moi, il me montre sa région, il me fait entendre sa musique, me fait lire ses poèmes, peut être pas tous, mais moi non plus. Il m’envoie des cadeaux parfois, des cartes postales lorsqu’il est en déplacement, il m’envoie des cartes de voeux. Est-ce seulement en réponse à mes attentions ? Qui a commencé ? Là encore, je ne me souviens plus. Il ne me remercie pas dans ses courriers. Il n’a pas besoin de le faire. Il me parle lorsque Garance me téléphone ou sa mère me remercie de sa part. Je relis ses lettres. Les mots s’alignent en une mélopée sans fin. J’aime la définition de ce mot : « Par catachrèse, la phrase même du récitatif que l'art a produite, c'est-à-dire, en un mot, la mélodie ». Je lis et démêle l’écheveau monochrome. Pas un seul « Tu ». Quelques très rares « ils », d’admiration pour certains héros, de dédain, pour les humains ; une multitude de pronoms personnels à la première personne du singulier. Singulier, je suis la première personne. Voici le contenu de ces lettres. Je ne peux m’engager. Je veux être grand et fort, mais pourquoi ? Je pense, je ne pense pas. Aucune réponse à mes questions embarrassantes. Monsieur choisit les sujets de sa prose parmi les paragraphes les plus opportuns de mes courriers.

 

 


 

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Publié dans Chapitre III

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