EXORDE.

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Imago.

Depuis mon plus jeune âge, où ma passion m’a conduit à connaître des métamorphoses des corps bien avant que les autres enfants n’aient appris à palper ne serait ce qu’un chat ou un chien, ce mot me hante.

Imago.

Je traquais les nymphes pour observer leur transformation en la forme définitive de l'insecte adulte sexué.

L'arthropode emprisonné vivant dans son cercueil de chitine ne pourra plus jamais évoluer, grandir, muter. Il subit sa condamnation arbitraire à mort, dans son exosquelette inextensible. Ressent-il un quelconque plaisir lors de ses ébats nuptiaux, qui annoncent sa fin prochaine ?

Mes études scientifiques ne m’ont jamais poussé vers la psychanalyse. Mon inconscient me faisait peur. Je m’assurais pourtant que j’étais schizophrène. Je m’en vantais seul, le soir devant mes pages blanches, ma plume à la main, naviguant à bord de vaisseaux imaginaires vers une montagne enneigée au sommet de laquelle gisait, somnolant et chaud, le corps d'une femme. Ma mère refusait de le comprendre. J’avais tenté en vain de savoir pourquoi.

Elle m’apprit par hasard ce qu’est une imago en psychanalyse. Je dévorais de nombreux livres pour tenter de saisir quelle était cette image inconsciente que je foulais de mon pas, mon père ou ma mère, je n’avais pas de frère ou d’oncle. Pouvait-elle être une personne imaginaire, imaginée, imaginale, qui apparaîtrait finalement dans ma vie ? Je m’efforçais d’y croire, m’imposant qu’il s’agisse d’un idéal inatteignable, absolu, qui n’admettrait aucune faille. Aussi, je ne pourrais avoir que des relations très pauvres et non charnelles, de peur de le réduire en miettes. Je refusais qu’un lien imagoïque m’unisse à ma mère. Je refusais l’évidence. L’imago, mon autre moi-même, ne pouvait qu’être une femme, un être aimant, ma moitié qui me manquait. Cette réflexion m’entraina vers la philosophie, relisant le Banquet de Platon, y recherchant l’origine de l’amour platonique, que je pensais être le seul amour que mon imago puisse supporter sans se fracturer à jamais. Je me suis enquis du lien entre l’amour et le bonheur. Rencontrant l’amour, la félicité m’aurait inondé. Platon m’enseigna que ma quête ne s’arrêterait que lorsque j’aurai trouvé ce que je cherche. Être incomplet, pour parfaire ma métamorphose, m’apprécier enfin comme un imago à part entière, il importait que je trouve la seconde part de moi-même.

Pourquoi donc n’ai-je pas eu besoin de plus que de la savoir exister ?

Pourquoi me suis-je contenté de la voir évoluer, voleter autour de moi, comme un papillon de nuit attiré par la lumière, se griller les ailes, sans jamais la saisir. Les remords m’encombrent. J’ignorais que, m’attachant à n’avoir que des relations intellectuelles avec mon amour, je ne pourrais plus vivre, fonder une famille, aimer. Je serais condamné à la jouissance en souffrance, prisonnier en station immobile. Un adulte sexué, mais qui ne peut plus évoluer. Un être fini, mais une moitié d’être. Je la voulais prisonnière de mon imago, et je me suis retrouvé le seul prisonnier sur son ile déserte. Elle l’avait abandonnée, un voilier accostant l’avait emportée au loin. Je restais seul à gravir la montagne au milieu de l’ile, à la chercher, en vain.

Je questionnais Platon.

Éros fils de Chaos façonne l’univers, descendant du Ciel le plus haut vers la Terre la plus basse. Éros  crée à chacune des stations, une expression de l’Amour spécifique. J’ai vécu un amour extatique, du plus haut du ciel, sans la toucher, à peine la regardant. Je me fendais juste d’un baiser sur sa joue en guise de salut, pour faire plaisir à ma mère. J’ai vécu l’étage le plus bas, la fange et les tripots, les bordels, l’alcool et la violence. Tout était facile, bien séparé. Cette effervescence terrestre qu’on appelle plaisir, s’exprimant singulièrement par le corps et le sexe, me causait entière satisfaction. Tandis que l’échange mystique et intellectuel avec Joséphine m’apportait le bonheur qui me manquait. Je creusais le fossé entre le bonheur et la satisfaction, méprisant les couples parfaits qui s’agglutinent pour réduire leur amour à quelques soubresauts hormonaux à jours fixes. Je ne voulus point imposer ma satisfaction terre à terre à celle que j’aimais et que j’idéalisais, mon âme sœur. Je ne désespérai pas. Un jour, nos deux âmes n’en feraient qu’une. Je l’appellerais ma nymphe. Comment se peut-il que le même mot puisse définir une déesse de la nature, une jeune et belle fille, le stade du développement entre la larve et l’imago et les petites lèvres du corps de la femme.

Il y a plus de vingt-cinq ans que je suis tombé en amour pour une jeune femme, dans un hôtel. Je la connaissais à peine et déjà, je recherchais son ombre dans la ville, dans les couloirs, dans les jardins. Sans doute lui faisais-je peur, mais elle ne me fuyait pas. Elle m’écoutait gravement, prenant au sérieux mes railleries, mon pessimisme et ma sauvagerie. Je pense aussi qu'elle croyait les billevesées que ma mère lui dépeignait sur moi. Elle était toute jeune, vingt ans, je la couvais du regard. Les cheveux et les sourcils en bataille contre les éléments, fauchés de rayons ensoleillés, les paupières lourdes cachant des prunelles vives, entourées d’un vert d’eau des marais, les lèvres oranges ourlées, humides, gourmandes, le nez droit, la raison plantée sur des jambes sveltes et musculeuses, la taille fine, un petit côté gironde, grande assez pour que je puisse me noyer dans ses yeux. Son nom avait une sonorité cristalline. Je jouais le vieux de cinq ans de plus, qui la laisse vivre tranquillement son histoire « d'amitié amoureuse ». Je n'eus pu flirter avec elle, encore moins passer à l'acte. Je ne voulus pas salir mon bel amour. Puis, même si nous étions devenus à force de patience et d’apprivoisement mutuels, des amis très proches ; je pensais qu’elle n'était pas femme à s'abandonner et que je n’étais pas fait pour m’engager. Je nous faisais trop peur. Mon corps et mon esprit la terrorisaient.

Je pensais qu’un jour, cela serait venu tout naturellement, comme par enchantement... je goutais l’attente, à l’affut de chaque geste, chaque souffle de sa personne. Nous nous sommes fréquentés plusieurs années. J’emploie ce mot suranné car nous ne nous approchions pour ainsi dire pas, nous ne nous touchions pas. Tout au plus, la sentais-je saisir mon coude, son bras se faufiler entre mon bras, lorsque nous marchions ensemble et qu’elle m’avait rattrapé. Parfois le soir, lorsqu’elle était fatiguée, dans le train ou la voiture, posait-elle sa tête sur mon épaule, qui glissait parfois jusqu’à se poser sur mon genou. Je sentais alors sa joue chaude et le flot de ses cheveux roux tanguer sur ma cuisse. Mais ça n'allait pas plus loin. Un jour cependant, mon bras frôla sa poitrine lorsque je le tendis pour l’empêcher de traverser la rue, une voiture s’engageant en même temps sur la chaussée. Je ne l’ai pas fait exprès, je le jure. Je sentis juste un contact élastique, ferme, rebondi, une chaleur évasive. Je dégustais ces moments, comme une petite pépite de chocolat dans une glace à la vanille.

J'eus envie d’elle, c'était ensorcelant. Et je sentis qu’elle aussi crevait de désir. Ou je m’en fis l’idée. C'était à la fois frustrant et exaltant. L'amplitude de mes émotions croissait sans cesse. Pourtant nous n’aurions pas pu vivre ensemble, ni même avouer notre attirance l’un envers l’autre. Nous étions devenus très proches intellectuellement bien que nos domiciles soient très éloignés et cela ne faisait qu’envenimer mes états d’âme. Plusieurs années de correspondances, d’envoi de poèmes, photos, cartes, livres et autres nourritures spirituelles l’ont éprouvée. Ses lettres furent plus précises, ses interrogations plus directes quand à mes sentiments, ses courriers si pressants que je décidais en toute conscience de prendre mes distances, pour ne pas ternir cet amour, ne pas le rendre terrestre, temporel. J'avais trente ans, un dernier sursaut cartésien me permit de comprendre que ce fut bien la seule femme à supporter de brûler pour ma petite personne.

Savamment, l’amour n’est qu’un échange de quelques phéromones avec un partenaire potentiel parmi tant d’autres, activant le système limbique du cerveau, situé entre le lobe frontal et le tronc cérébral qui produit alors des endorphines, aux effets euphorisants comme la phényléthylamine, faisant perdre le sommeil et l’appétit. Quelques chercheurs associent l’euphorie des amoureux à la dépendance du toxicomane. Le cerveau avec le temps, se lasse de ces décharges répétées d'endorphines. En revanche, lorsqu’une rupture dans la période de dépendance survient, le sevrage brutal cause une douleur physique parfois durable. Le scientifique en conclut : l'amour ne peut être éternel que lorsqu'il est contrarié.

Certains me jugeraient cruel et froid d'avoir une telle vision de mon addiction. Je n'eu jamais ressenti autant d'ivresse que durant les instants où elle fut près de moi. J’ai pourtant bonne connaissance des rites et symphonies que l’abus des breuvages fait gagner en moi. Je ne l’ai jamais tenu dans mes bras. Je me souviens parfaitement de toutes ses visites que ma mère m’imposait comme un traquenard. Elle venait chez nous, invitée par elle, et il fallait que je la cherche à la gare. Et je faisais bonne figure. Mais pas question qu’elle me touche. Je voulais bien souffrir en silence mais si possible le plus éloigné d’elle.

Le temps passant, mes sentiments ne se sont jamais éteints, mais j'ai appris à vivre avec sans en souffrir excessivement. Elle a dû comprendre que cela me gênait extraordinairement de la voir auprès de moi, parler à ma mère, rire avec mon père, dormir dans ma maison, faire sa toilette dans ma salle de bains. J’ai osé lui écrire que je ne pouvais m’engager, que c’était contraire à ma personnalité. C’était vraiment au dessus de mes forces. Je n’aurais pu lui apporter la vie qu’elle rêvait, je ne suis pas le prince charmant et je suis pas vivable. Elle a fini par espacer les courriers, les entrevues. Puis plus rien. Je pense encore à elle trop souvent, quand je m'endors et me réveille. C'est dur de faire un deuil d'amour quand on n'a jamais eu une véritable relation avec l'être aimé et par conséquent quand on n'a jamais eu de rupture de cette relation...

Le plus gênant c'est que cela a toujours été un frein pour que je m'unisse à une autre femme ... j'ai le fâcheux réflexe de la comparer à celle qui m'habite...  Parfois, au matin, les femmes qui passent dans mon lit ont la mauvaise surprise de se voir appeler par le prénom de celle que je prétends aimer par dessus tout.... Joséphine.

Un amour platonique fait mal. Je l’écris, je ne l’avouerai jamais. Quand je l’entends, quand je la regarde, quand je sens sa chevelure lourde, je l’attends, immobile, sans bouger. Aucun des deux ne fera le premier pas. Ce pas, nous l’avons fait tous deux. Pensons nous, mais l’autre ne l’a pas compris. Nos regards se sont croisés, nos mains se sont effleurées, nous avons partagé nos repas, engagés des discussions interminables juste pour le plaisir de n’en pas finir. Je connais par cœur son « bonsoir je suis fatiguée, je vais me coucher » J’assiste comme un spectateur à notre vie qui se déroule, s’enroule, se crispe, se dilue, j’en redemande, j’applaudis, mais je ne peux participer, nos corps sont sur la scène, mais je n’ai pas le droit de faire l’acteur. Je ne saurais ni que dire ni que faire. Lassée, elle a trouvé chaussure à son pied. Je suis resté exactement dans les mêmes dispositions, juste un peu habitué, accoutumé à la molécule de remplacement. Je ne pourrai jamais faire deuil, et vingt cinq ans après, hier comme aujourd'hui je pense à elle. J’aimerais pouvoir lui dire qu’elle est passée à côté de mille choses en ne me choisissant pas, en ne m’attendant pas, en ne me violant pas. J’aimerais qu’un jour lui vienne le doute. Qu’elle se rappelle à moi. Par deux fois, elle l’a fait, au décès de chacun de ses parents, je lui ai tendu la main, je lui ai écrit, je lui ai dit que j’étais son ami, que je le serais à vie, qu’elle était mon amie, qu’elle le serait Jusqu’à la mort. Mais comment aurait elle pu comprendre, dans notre longue nuit amicale, que le mot amie est gravé en lettre de sang sur mon corps.

J’imagine que quand les sentiments sont vraiment très forts, uniques, au fond de soi depuis si longtemps, à couver, qu’ils sont enfin partagés à haute et intelligible voix, et que vient le moment de passer à l'acte, ce doit être magique... découvrir le corps de l'autre alors qu'on connaît tout le reste intimement est merveilleux. Le fait de très bien se connaître rend l'amour physique plus intense, même si bien sûr ça fait très peur auparavant. On a peur d'être déçu. Mais comment être déçu quand on aime ? l'amour transfigure. J’ai trop peur qu’elle m’accuse de transformer, de défigurer notre amitié amoureuse des débuts. Je ne veux pas qu’elle me crache au visage son indifférence. Je me souviens des paroles de cette chanson de la Mano Negra « …ton indifférence ne me touche pas. Je peux très bien me passer de toi ! Pas assez de toi  –pas assez de toi… » Je l’écoutais en boucle et la mettait lorsqu’elle était là. Moi aussi j’avais envie de sang sur les murs, et d’expliquer comme ça. Je lui parlais de la mort. Je pense que je n’avais que cela en tête. Je pense qu’elle pensait que je n’avais que cela en tête. On aurait dû mourir ensemble. J’aurais dû me prendre un platane sur la route entre V… et L… On serait mort tous les deux ensemble. Nos sangs mêlés. Ç’aurait été gore à souhait.

J’ai vécu de mon côté, seul comme l’égotique que je suis, une relation passionnée, très intense, totalement platonique, d’un romantisme noir exacerbé, qui m'a fait comprendre que faire monter le désir et repousser l'échéance est absolument délicieux. Mon souci est que je ne peux arrêter de penser à elle quand je tiens une autre femme dans mes bras et que je ne sais si j’ai repoussé l’échéance ou refusé l’échéance. Peut-être est ce devenu l'amour impossible, l'amour parfait. Un amour parfait car aucun besoin n'est exprimé on aime juste la personne. Cependant, une relation sans contacts, ou sans relation ne peut s’arrêter ; elle est condamnée à durer à jamais. À ne jamais aboutir, mais à durer éternellement. Je veux me débarrasser de cette croute que je traine sur le cœur. Si je fais la déclaration de cet amour. L'amour serait alors mort. J’aurais perdu l'amour que je couve depuis si longtemps. Je veux en faire mon deuil définitivement, mais je ne veux pas perdre mon amour. Je ne sais que faire. Je suis atteint de cette maladie chronique et elle n’y est absolument pour rien. C’est moi qui ait érigé cette rencontre en LA rencontre. Un amour qui se vit seul. Le lui révéler y mettrait fin en quelque sorte. Qui n'a pas eu son lot de coups de foudre ? Cet amour platonique que les jeunes appellent " kick '' ?

Je pense qu’elle trouvera ce cahier, qu’elle lira ces lignes, cette fois elle ose aller dans mon bureau, ce qu’elle n’a jamais osé faire quand elle venait à la maison, alors que je laissais volontairement trainer mes écrits pour qu’elle me lise à livre ouvert. Je ne sais si j’aurais réussi d’ici là à exprimer mon traumatisme. Je cherche une clé pour ouvrir ton cœur.

Tu m’as sevré doucement de toi, et tu te permets de réapparaitre.

Cette fois, c’est une question de survie, je me dois d’enterrer au plus profond de moi ces sentiments bien que je ne puisse pas concevoir sa disparition de nouveau. Ne pouvant la haïr, je trouverai une solution pour tel un arthropode, muer, et laisser derrière moi mon exuvie, perdre souvenir de ma vie antérieure. Mais je ne suis pas encore un imago. Comme ces insectes éphémères qui passent la majeure partie de leur vie à l’état de larve et ne jouissent de leur état d’imago que quelques jours, je pense que si je me métamorphose, ce sera l’annonce de la fin. Tragédiante, comédiante…

Joséphine,

je sais que tu comprends tout ceci, ce n’est pas pour toi que j’ai écrit, mais pour les tiens, pour qu’ils comprennent le mal que je t’ai fait, et la nécessité de t’en faire sortir. Il fallait bien que je te tue.

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Publié dans Exorde

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